Chambre 154

Par Emy-Jane Déry 6:30 AM - 05 août 2021
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Evangeline Lapierre.

L’ambiance est calme dans les corridors du CHSLD de Sept-Îles. On m’escorte jusqu’à la chambre 154. C’est celle d’Evangeline Lapierre.

On prend bien le temps de me préciser que si j’ai reçu ma deuxième dose de vaccin, je ne suis pas obligée de porter le masque dans la chambre, à condition de maintenir une certaine distance. Voilà de la souplesse à laquelle on n’est plus habitué, surtout pas en CHSLD. C’est presque apaisant à entendre.

Sur la Côte-Nord, on a été « épargnés ». On ne recense aucun décès en CHSLD relié à la COVID-19. Dans les dernières semaines, celui de Sept-Îles a d’ailleurs fait une petite fête pour remercier le personnel de son dévouement durant la crise.

La tournure des choses dans la région est une bénédiction, quand on repense au drame qu’ont vécu des aînés, leurs familles et des travailleurs de la santé à travers la province.

J’attends derrière la porte que les préposées terminent de faire le lit d’Evangeline. Elle leur demande gentiment de bien mettre le couvre-lit du côté des fleurs. L’oreiller avec de jolis chatons doit être posé au pied. L’autre, celle aussi avec des fleurs, va à la tête du lit. C’est elle qui l’a brodé. Une fleur pour chacun de ses enfants.

La chambre est remplie de photos. Ses enfants, ses petits-enfants. Une immense statue de la Sainte Vierge trône au-dessus de sa bibliothèque. C’est son fils qui lui a offert, me dit-elle fièrement.

Elle m’invite à prendre place avec son grand sourire et ses jolies tresses françaises. C’est nouveau, car avant la pandémie, elle gardait ses cheveux courts. Durant la crise, impossible d’avoir accès à une coiffeuse.

Evangeline ne m’a jamais rencontré auparavant. Elle a su dernière minute que je viendrais la voir pour discuter de la pandémie, si elle acceptait. Pourtant, la conversation s’enclenche comme si je lui rendais visite chaque semaine.

Elle est originaire des Îles-de-la-Madeleine. Elle a 84 ans, elle est en fauteuil roulant, mais elle a une mémoire infaillible. Elle me raconte sa vie et je plonge dans son récit comme dans un bon roman qu’on ne peut plus lâcher. Elle a perdu sa maman à quatre ans seulement. Un départ plutôt brusque dans la vie.

Michel

Il y a eu aussi la mort de son fils, Michel, alors qu’il était encore un ado. Il adorait réparer des objets que les autres voulaient mettre aux poubelles. Un vrai bricoleur, décrit Evangeline.

« Je le savais, je sentais qu’il allait arriver quelque chose », me dit-elle, en regardant les photos de Michel accrochées juste au-dessus de son lit.

Michel attendait impatiemment que sa mère l’emmène à une partie de pêche avec ses amis et ses frères.

« J’ai été cinq ou six jours à trouver des prétextes pour reporter l’activité au lendemain », se souvient-elle. « Puis j’y suis allée. »

Michel était toujours le premier enfant à s’élancer pour partir à la conquête du poisson. Ce jour-là, étrangement, il a été le dernier.

« Il est même revenu pour venir me faire deux ou trois becs », songe Evangeline.

Elle le revoit encore continuer de la saluer, alors qu’il s’en va vers son activité tant attendue. Elle a repris la route après l’avoir déposé et tout le long, elle a pensé à lui.

Michel est tombé dans un tourbillon d’eau. Il s’est noyé.

Son autre fils Léonard, le plus vieux des garçons, a accouru à la maison pour annoncer la terrible nouvelle à sa mère.

« Dès que je l’ai vu, j’ai dit Michel est tombé à l’eau. »

Sur place, les policiers arrivés à toute allure n’ont rien pu faire. Ils n’ont pas trouvé Michel non plus.

Des plongeurs ont été envoyés sur place. Pendant qu’ils cherchaient, Evangeline et son mari Roméo attendaient impuissants dans le camion.

Puis c’est Evangeline qui l’a aperçu, sur la rive.

« Il est là, mon dieu. »

« Il était couché, la tête sur les roches », me dit-elle en me mimant exactement la position qu’il avait, même si l’événement remonte à plusieurs décennies.

Elle s’est précipitée vers lui. Elle a couché sa tête sur la sienne.

« Il était glacé. Je le tenais serré, serré, serré. Personne, personne n’allait me faire décoller de là », me lance-t-elle fermement, en me regardant droit dans les yeux. « Personne », insiste-t-elle.

C’est Edgar Mallet, le propriétaire de la maison funéraire à l’époque, qui s’est rendu sur place pour aller chercher Evangeline. Il a trouvé les bons mots.

La force

Elle continue de me raconter des histoires. Elle me parle des pensionnaires et des enfants qu’elle a gardés et qu’elle aimait tant. D’une certaine Chapdelaine qui faisait de l’œil à son mari, qu’elle aimait moins.

Puis le temps file. Je dois lui demander comment elle a passé la pandémie.

« C’est certain que ça donne un coup quand tu es habituée que tes enfants viennent te voir, que vous mangez ensemble et tout ça », confie-t-elle. Puis, se décrivant comme étant elle-même « nerveuse » de « ces affaires-là », elle souligne qu’il fallait s’assurer de « prévenir et non de guérir ».

Elle a fait très attention. Comme plusieurs, Evangeline avait hâte que ça se termine.

« J’invoquais celui-là d’en haut », dit-elle.

Pour s’occuper, elle a lu des livres. Dont un qui parlait de Kénogami et de Jonquière. Ça lui rappelait de bons souvenirs de l’époque où son père travaillait là-bas.

« J’ai eu la force de la combattre (la pandémie). Je m’encourageais moi-même », explique-t-elle.

En fait, comme dans chacune des épreuves marquantes de sa vie, Evangeline s’est répété chaque jour que « demain serait mieux qu’aujourd’hui. »

Mais elle est d’accord pour dire qu’avec tout ce qu’elle a traversé, une pandémie mondiale…ça lui paraissait loin d’être insurmontable.

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