Alanis au Nord

Par Emelie Bernier 7:01 AM - 02 juin 2021
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Alanis Sioui est une infirmière volante. Ce statut a pris tout son sens lorsqu’en avril, elle s’est envolée, littéralement, pour le Nunavik. Son mandat ? Contribuer à l’effort de vaccination dans cette vaste région dénuée d’arbres qu’on appelle le Nord du Québec. Malgré l’absolu dépaysement, la jeune femme y a déterré quelques fragments de racines et découvert une culture fascinante où le rire est roi.

C’est la blancheur qui a d’abord frappé de plein fouet l’imaginaire et la rétine d’Alanis Sioui à sa descente de l’avion sur le tarmac immaculé de Puvi. Puvi, pour Puvirnituq, un village de 1600 âmes planté au milieu de nulle part, aux abords de la Baie d’Hudson. Dans ses bagages, d’énormes boîtes de nourriture, des couvertures, des vêtements chauds…

« Avant de partir, évidemment, tu te projettes un peu… Mais j’ai été instantanément dépaysée. Quand je suis arrivée, il faisait moins 40 en haut. La lumière, le froid intense m’ont accueillie. Je n’avais finalement aucune idée de ce qui m’attendait. C’est l’Arctique! Ces gens vivent dans des conditions hivernales extrêmes! Ils ont un autre mode de vie axée sur la nature, la pêche et la chasse complètement différent que j’admire beaucoup! Il faut être fait fort… », lance la jeune femme, de retour dans la région pour quelques semaines, entre deux contrats.

Ailleurs

Le Nord est aussi dépaysant que l’Asie ou l’Afrique, selon Alanis qui sait de quoi elle parle. Elle a vécu dans plusieurs contrées avec ses parents adoptifs alors que ceux-ci travaillaient en développement international. Il faut dire que la jeune femme est elle-même une enfant du Nord, des Territoires du Nord-Ouest plus précisément. Elle est née à Montréal, sa mère biologique est une Autochtone des Territoires. Cette filiation se devine dans ses traits, sa peau cuivrée et ses beaux yeux couleur nuit.

Durant deux mois, à Puvi, Alanis a côtoyé les Inuits, dont des aînés dans un CHSLD. «Parmi les personnes âgées que je soignais, il y avait des femmes qui étaient les derniers bébés nés dans des igloos. Elles ne parlaient que l’inuktitut… J’ai appris auprès d’elles et après quelques semaines, je baragouinais un peu, mais on riait surtout beaucoup. La traductrice et les femmes se moquaient de moi parce que je prononçais mal et je disais souvent n’importe quoi! La barrière de la langue est énorme, vraiment comme dans un autre pays.»

Elle a entendu leurs chants de gorge. Une d’elles jouait de l’harmonica. « J’ai un immense respect pour ces personnes-là. Je sais qu’on est seulement de passage, mais on développe un lien avec nos patients. On apprend beaucoup! Elles m’ont marquée », dit-elle.

Alanis a travaillé avec les personnes âgées et en vaccination et en clinique COVID pendant son séjour.
Elle a beaucoup aimé le contact avec les Inuits, des gens au rire franc, mais qui, elle l’a senti, mettent un frein à leurs élans amicaux. « Ils sont gentils, mais ils s’intéressent plus ou moins à toi parce qu’on ne reste pas. Ils ont appris à ne pas s’attacher. C’est normal!»

À Puvi, Alanis pouvait facilement passer pour une « locale ». « Surtout que j’ai brisé mon manteau! J’ai dû aller à la coop en acheter un. Il n’y a qu’un modèle, tous les Inuits ont le même. Du jour au lendemain, j’ai eu la sensation que je me fondais dans le décor », dit Alanis.
Son employeur temporaire a tellement apprécié son travail qu’il lui a proposé de rester. Elle a allongé son séjour de deux semaines, mais avait hâte de pouvoir enlever son habit de neige et troquer le blanc immaculé pour le vert gazon…

« Je suis passée de moins 25 à plus 15! J’étais contente de troquer mes bottes pour mes sandales!», lance-t-elle en riant.

10 fioles à la fois

Alanis Sioui a travaillé à la clinique de vaccination et à la clinique COVID de Puvirnituq.
«La vaccination, c’était intéressant! Ça se passait dans le gym communautaire. J’ai appris tout le parcours, pas juste la vaccination, mais l’accueil, toutes les explications des symptômes, la gestion du vaccin… J’ai touché à tout! », résume-t-elle.

Elle explique que chaque contenant de vaccins représentait 10 doses. «On avait des listes de noms et des « back up » au cas où une personne ne se présentait pas. Et s’il restait des fioles, on devait faire des appels à tous à la radio communautaire, on allait courir les gens dans la rue… On ne voulait pas en perdre! Et on n’en a pas perdu! »
Le Nord du Québec est une zone verte. La campagne de vaccination n’obtient pas tout à fait les résultats escomptés, peut-être en partie parce qu’il y a eu très peu de cas. « Ça a moins fonctionné qu’ils pensaient. Les gens, globalement, présentaient un peu de résistance. Comme ils sont plus éloignés et moins affectés par la COVID, ils se sentent protégées par leur éloignement», avance-t-elle.

Il faut dire que les mesures pour éviter que le virus entre dans la communauté sont strictes. Pesronne ne peut passer outre à la clinique COVID, qui est en quelque sorte le guichet d’accès au territoire.

«C’est la première ligne! Tout le monde qui débarque de l’avion, n’importe qui qui rentre dans le village passe par ton bureau pour un test COVID avant d’être placé en isolement. Aussitôt qu’un cas est identifié, l’individu en question est « reshipé » au Sud! »

Le sens de la débrouillardise d’Alanis a été mis à l’épreuve. « Mais là-bas, c’est ça. Le système D, le plan B, tout le monde fonctionne comme ça. Ils sont habitués! C’est très différent, mais ils ont des équipes dévouées et une belle qualité de soins. Les normes de base, le matériel de base sont les mêmes, mais tu vis dans un monde où ni l’importation de matériel ni l’organisation ne sont aussi faciles. Par exemple, un fauteuil roulant prend 3 mois à arriver. Ce n’est pas la même logistique!»

Revenir pour mieux repartir

Alanis l’infirmière volante repartira le 30 mai. Cette fois, elle a accepté une assignation de son agence Solutions Nursing sur le territoire cri. À Whapmagoostui. Au moment d’écrire ces lignes, un avertissement de blizzard était émis pour cette communauté au nom difficile à prononcer… «Je pense que je vais remettre l’habit de neige dans les bagages! », rigole-t-elle.

Et une 4e langue s’ajoutera aux échanges, après le français, l’anglais, l’inuktitut : la langue crie.
«Je me considère chanceuse de vivre ça dans ma première année de pratique, de pouvoir voyager en pleine pandémie et de rencontrer des gens. Je découvre un autre monde, de nouveaux défis. Je suis une infirmière volante et j’adore ça. Mon âme semi-nomade est nourrie! »

Photos: Courtoisie Alanis Sioui.

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