L’autre bataille de Michèle Audette

Par Fanny Lévesque 12:00 AM - 04 juillet 2016
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Enquête nationale sur les femmes autochtones

Michèle Audette.

Michèle Audette, a essayé de mettre fin à sa vie deux fois. Sa dernière tentative remonte à 2013, il y a à peine trois ans. Aujourd’hui, elle revient d’un long voyage qu’elle a accepté de livrer, en marge de l’enquête publique du coroner sur la vague de suicides, qui a malmenée Uashat mak Mani-Utenam, sa communauté, en 2015. Si elle en parle pour la première fois publiquement, c’est pour ses cinq enfants et pour espérer sortir les autres de la noirceur.

«Ça n’arrive pas pour rien. On ne se réveille pas un matin en disant : bon, je meurs aujourd’hui. On est déjà morte». Michèle Audette se met à table, avec nervosité, confie-t-elle. «Mon âme était déjà morte ou que je pensais qu’elle l’était. Ç’a commencé très tôt dans ma vie, ce mal-être, mais ça m’a pris du temps avant de comprendre».

Les idées noires ont germé pour une première fois quand elle avait 13 ans. «Je ne savais pas pourquoi, mais il y avait un sentiment de vide très profond (…) J’avais deux mondes, deux planètes. Je me sentais seule, sans racines», dit-elle. «Je me disais que ça ne servait à rien de vivre, c’était ça dans ma tête de jeune fille».

Née d’une union entre une Innue et un Québécois, Michèle Audette porte en elle deux cultures, une cohabitation douloureuse à l’adolescence, alors qu’elle subissait du rejet de parts et d’autres, même au sein de sa communauté où elle n’était pas perçue par certains, comme «une vraie» Innue. «J’avais l’impression de déranger tout le monde».

À 18 ans, ç’en était de trop. Elle passe à l’acte, mais survit. «Il y a avait des événements très intenses, marquants, qui m’ont fait mal», assure-t-elle. L’Innue confiera plus tard dans l’entretien, avoir subi des agressions sexuelles dans sa tendre enfance et vécue des épisodes violents. «Il y a des moments précis de ma vie qui m’ont mise en mode survie».

L’ex-présidente de l’Association des Femmes autochtones du Canada parvient, à l’aide de soins et thérapies, à chasser ses démons pendant une vingtaine d’années. Elle donne naissance à ses deux premiers garçons. «Le bonheur et la paix s’étaient installés, la vie était plus importante. Les pensées suicidaires m’avaient quittée… jusqu’à la quarantaine».

Perdre le contrôle

Et puis, sont arrivées au terme d’une grossesse difficile, ses jumelles. Des filles. «C’est là que les vieux monstres sont revenus, la peur. Je suis devenue vulnérable au max.» Les aléas de la vie, une situation de harcèlement au travail et une séparation la plongent dans une dépression, après la venue au monde de son dernier.

«C’était là l’erreur, il faut garder le soutien psychosocial. Je croyais que j’étais en contrôle». Elle reprend un après un silence. «En août 2013, j’ai perdu le contrôle de ma vie. Là, j’ai tout fait pour mourir. J’ai averti personne et je suis réveillée à l’hôpital», poursuit difficilement, les sanglots dans la voix, la femme de 44 ans.

Michèle Audette a alors entamé une longue traversée, qui ramène parfois des remous, mais avec lesquels elle jongle mieux. «Fallait que je réalise que mes blessures avaient été plus importantes que je pensais», explique-t-elle. «J’ai appris à aller chercher de l’aide. On est jamais à l’abri, mais je le sais maintenant et je m’organise pour ne plus aller là».

Ne plus avoir honte

Militante, Michèle Audette a mené une longue bataille pour que le Canada déploie une commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées au pays, si bien qu’elle a tenté le saut en politique fédérale sous les couleurs libérales aux dernières élections, en vain. L’Innue est d’ailleurs depuis, restée près du gouvernement Trudeau.

Pourquoi livrer ce pan sombre de sa vie maintenant? «Pour que ça arrête d’être tabou, lance-t-elle. Il n’y a pas de honte à avoir le mal de vivre. Mais, il faut se donner un contrat pour la vie et bien s’entourer. Elles sont là les personnes, celles qui mordent dans la vie, il y en a plein. (…) Moi, je ne marche plus dans la honte, je me suis pardonnée.»

Son message va aussi à sa communauté encore fragile, secouée par le drame des suicides, mais aussi par une crise identitaire. «À travers cette misère collective, il y a plein de gens, des milliers de gens, qui sont là pour nous aider. Aussitôt que tu acceptes, que tu te nourris d’espoir, que tu gardes les épaules droites, j’y crois-moi à l’avenir.»

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