Chronique

Je l’ai eue!

Par Karine Therrien 9:00 AM - 02 septembre 2020
Temps de lecture :

La Covid-19, oui, je l’ai attrapée. C’était le 25 mars. Elle m’a rentrée dedans comme un gros camion, tsé un gros camion largeur excessive que tu croises sur la route.

Le midi du 25 mars, je commande du resto et je dîne avec Sylvain et Vincent au bureau. Vers 17h, je fais mon épicerie. Je me sens fatiguée mais je me dis que c’est normal car depuis le 12 mars qu’on rush au bureau avec des employés en moins, les écoles et garderies fermées et qu’on se demande ce qu’il va se passer avec ce fameux virus.

Je ne soupe pas, je prends un bain et je m’étends sur mon lit. Je me réveille vers 23h, j’ai 8 appels manqués sur mon cellulaire, mon chum s’inquiète de mon silence, et il est inquiet.

Je parle un peu avec lui au téléphone et me recouche. Le lendemain, je me sens moche, je me rends au bureau pour une question de serrure qui ne débarre pas. La tête veut me fendre. Je retourne à la maison. Le lendemain, j’ai toujours mal à la tête et j’ai l’impression que le fameux truck m’a roulé dessus 1 fois, qu’il a reculé et qu’il a recommencé. J’ai mal dans le corps, je commence à tousser. Tousser, c’est normal pour moi quand j’ai un rhume car je suis asthmatique. En temps de rhume, je tousse toujours plus et ça finit par passer en prenant bien mes pompes. Une chance que nous sommes en télétravail; je suis contente d’être à la maison, maganée comme ça.

Le dimanche, c’est la fête de mon bébé. Elle a 3 ans. On prépare des cupcakes et on les décore. Je manque d’énergie et je tousse tellement. On fait un Facetime avec sa marraine qui trouve que je n’ai pas trop l’air en forme. Ça va passer que je lui réponds. Je mets une lasagne au four et dis à ma grande, je vais faire une toute petite sieste. Je redescends au bout de 2 heures, je m’étonne de ne pas sentir l’odeur de lasagne. Ai-je ouvert le four? J’approche du four, elle est calcinée. Je ne sens rien! Assez troublant cette sensation. Je mets mon nez dans une bouteille d’huile essentielle d’eucalyptus, les yeux ne me piquent pas du tout! Je ne sens absolument rien. Ça ne se peut pas!

Je vais lire sur le site Info-Covid. La perte de goût et d’odorat figure dans les symptômes, mais presqu’en dernier dans la liste. Je lis sur l’influenza et le rhume et leurs symptômes. J’appelle Info santé CLSC. On me dit réfère à la ligne Covid. On me demande si j’ai voyagé à l’étranger ou si je connais quelqu’un qui revient de voyage, la réponse est non. On me demande si je fais de la fièvre, la réponse est aussi non. Je raccroche.

Lundi soir, une amie me dit «c’est pas normal d’être aussi malade». Tu devrais rappeler au «1 800 j’ai tu la Covid»? Je rappelle. Mêmes questions, mêmes réponses. Le mardi, je me mets à avoir des problèmes intestinaux ressemblant à une gastro. Je tousse ma vie, j’écoute Denis Lévesque à TVA. Un couple raconte avoir attrapé la Covid alors qu’ils n’ont fait aucune fièvre ni l’un ni l’autre et… qu’ils ont perdu l’odorat!

À ce moment, la ligne téléphonique est fermée. Le lendemain matin, j’appelle pour la 3e fois depuis le début de mes symptômes. Je pleure au téléphone et je supplie quasiment pour avoir un test. On me donne rendez-vous pour le jeudi matin. Je suis soulagée car au moins je vais savoir ce que j’ai et je vais pouvoir dire aux gens qui m’entourent que non ce n’est pas le Coronavirus!

Le 2 avril je monte dans mon auto, ma seule sortie à l’extérieur depuis le 26 mars. Je me dirige à l’aréna pour mon prélèvement. C’est mon tour.

L’infirmière en combinaison d’astronaute me fait peur. Elles se tiennent elle et son assistante, le plus loin possible de mon auto, et je repasse le foutu questionnaire. Non je ne fais pas de fièvre! Non? On me regarde incrédule. Je me sens comme un imposteur, pourquoi je suis ici alors? J’ai juste une grosse grippe, au pire l’influenza! Je repars chez moi après avoir subi le Q-Tips géant dans ma gorge et ma narine. Les résultats vous seront donnés dans 5 à 10 jours qu’on me dit.

Deux jours plus tard, le samedi après-midi, je reçois un téléphone. C’est la Santé publique. Madame Therrien, votre test est positif. Pardon? C’est positif? Ma fille de 11 ans me regarde avec la frayeur dans les yeux.

La question à 100$. Comment vous l’avez attrapée selon vous madame Therrien? Je ne sais pas!

Mon chum a eu une grosse grippe début mars, il est allé à Québec pendant la relâche, non il n’a pas été à l’étranger. Il a vu son médecin début mars et on lui a dit qu’il avait une grosse grippe. Avant le 12 mars, c’était encore tabou le Coronavirus…

À partir du résultat positif, commence l’enquête épidémiologique. Qui j’ai vu? Combien de temps, où suis-je allée? Et commence aussi, l’isolement. «Madame, vous devez vous isoler». M’isoler? Je le suis depuis le 26 mars avec mes 2 filles. «Vous ne devez plus manger avec elles, ni partager la même salle de bain, ni les mêmes ustensiles, et ne dormez surtout pas dans la même pièce». Cela fait déjà une semaine qu’on cohabite et que je tousse comme une déchaînée.

Ça me prend un masque! Mon frère m’apporte du désinfectant, ma mère des masques, le tout laissé sur le pas de ma porte car je suis contagieuse. On me livre notre épicerie, il faut continuer de nourrir mes filles car moi je ne mange plus depuis 1 semaine, j’ai perdu 10 livres.

Je désinfecte tout, je porte le masque, je ne touche à rien, je n’embrasse plus mes enfants, je mange ma soupe au comptoir. Ma grande fille m’aide beaucoup à s’occuper de sa petite sœur, à faire les tâches ménagères et à lui donner son bain. Je ne peux pas demander de l’aide de ma famille, mon amoureux ne peut pas revenir à la maison; bref nous sommes isolées.

Le 14 jours prend fin. On teste mon conjoint, c’est négatif, il peut revenir à la maison. Il n’aura jamais eu de test positif car il a eu ses symptômes trop tôt en mars. Ma grande fille ne l’a pas attrapée, mon bébé non plus. On ne le saura jamais si c’était le cas. Nous aurons passé pratiquement 3 semaines isolées à la maison.

Mon constat : je suis la preuve vivante qu’en faisant attention, en portant le masque, avec de la distanciation et de la désinfection, on peut limiter la propagation du virus. Je n’ai infecté personne car je me suis isolée très rapidement, et ce, dès les premiers symptômes.

Est-ce que j’ai eu peur de mourir? Oui, 10 minutes. En raccrochant le téléphone, j’ai pensé aux histoires d’horreur, aux gens qui décèdent de la Covid-19, aux gens dont le système respiratoire est plus faible. Lorsque j’ai réalisé que j’étais positive, seule avec 2 enfants, sans aide, j’ai un peu paniqué. Ma respiration s’est emballée et j’ai imaginé le pire.

Pourtant, suite à ce fameux téléphone j’ai continué de travailler de la maison. Je toussais au téléphone en parlant à des clients. Je lisais les pages de mon journal en pensant à vous chers lecteurs, j’ai pris soin de moi et de mes enfants, le temps a passé, l’énergie est revenue, mon odorat et mon appétit aussi.

La vie a repris. Tout simplement. Mon souvenir de la Covid? Une bonne grosse grippe. Tsé la grippe que tu pognes entre Noël et le jour de l’An parce que tu es brûlée de ta grosse année et que tes batteries sont à terre. Ça a été ça ma Covid-19 à moi.

Suis-je immunisée? Je m’amuse à y croire. Pour combien de temps? Je l’ignore, la médecine également.

Et à la loterie du Coronavirus, il faut avouer que j’ai été pas mal chanceuse. Sur 127 cas sur la Côte-Nord, elle m’a choisie moi!

Partager cet article