Écrire pour se faire entendre

Par Léo Langlois 5:00 AM - 25 septembre 2026
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La Native Mafia Family en prestation à la Salle Jean-Marc-Dion. Photo Courtoisie

Des Escoumins à Pessamit, les rappeurs de la Côte-Nord s’inspirent de réalités qui leur sont propres pour écrire. Si leurs influences viennent notamment des États-Unis, leurs textes parlent surtout de leur vécu, de leurs communautés et du territoire.

À première vue, le rap et la Côte-Nord peuvent sembler appartenir à deux univers différents. Pourtant, depuis des années, des artistes de la région s’approprient ce style musical pour raconter ce qu’ils vivent.

Aux Escoumins, Piket est passé du slam au rap et utilise maintenant l’écriture pour transmettre sa passion aux jeunes. À Pessamit, Malcolm Riverin puise directement dans son vécu pour aborder des sujets comme la sobriété et la santé mentale. À Maliotenam, les membres de Native Mafia Family (NMF) mélangent leurs expériences et leurs langues pour créer leur propre univers.

Pour eux, le rap n’est donc pas seulement une question de sonorités. C’est surtout une façon de mettre des mots sur une réalité qui leur appartient.

Écrire ce qu’on connaît

Pour Piket, l’écriture commence par ce qui se trouve autour de lui. Certaines réalités associées au rap doivent être adaptées lorsqu’elles sont transposées dans une petite municipalité nord-côtière.

« Il n’y aura jamais le mot “street” dans un de mes textes. Il n’y aura jamais le mot “gang” parce qu’il n’y a pas vraiment de gang de rue ici », explique-t-il.

Alexandre Desrosier, alias Piket, compte un mini EP à son actif et publiera prochainement son premier album. Photo Courtoisie

Les thèmes peuvent toutefois être similaires, même s’ils prennent une autre forme.

« C’est sûr que tu ne peux pas faire le sujet classique de parler de la rue de la même manière qu’on voit dans le rap d’ailleurs. Mais il y a une manière de l’adapter aux réalités régionales », ajoute-t-il.

Pour lui, cette adaptation fait partie de l’identité d’un artiste. Plutôt que d’essayer de reproduire les histoires racontées dans les grands centres, il préfère partir de ce qu’il connaît.

À Pessamit, Malcolm Riverin adopte une approche semblable. Son écriture est largement basée sur son parcours personnel.

« Souvent, mes chansons vont parler de moi, ce que j’ai vécu. Qu’est-ce que je veux extérioriser par rapport à ça ? Souvent, c’est du rap conscient », explique-t-il.

Son morceau Underwater aborde notamment son cheminement vers la sobriété. L’écriture devient alors une manière de mettre en mots des expériences personnelles, mais aussi de rejoindre des gens qui pourraient vivre des situations semblables.

« En reprenant le même code des personnes qui viennent me rejoindre, j’espère pouvoir faire changer d’idée quelqu’un qui voudrait tenter de se suicider… C’est déjà un plus pour moi. Qu’est-ce que j’espère en ce moment ? Qu’il y en ait un autre de plus qui puisse changer d’idée. »

Certains auditeurs lui ont d’ailleurs fait part de l’effet de ses chansons.

« Ta chanson m’a sauvé », lui a écrit quelqu’un.

« Pour moi, c’est la plus grosse tape sur l’épaule que je peux avoir », confie-t-il.

Transmettre par le rap

Cette volonté de raconter une réalité locale se retrouve aussi dans le travail de transmission.

Piket donne notamment des ateliers d’écritures dans certaines classes et événements comme secondaire en spectacle. Pour lui, l’objectif est de montrer aux jeunes que le rap peut être un moyen d’expression accessible, peu importe leur lieu d’origine.

« Le rap, c’est un style musical. Si tu as envie d’en faire, peu importe d’où tu viens, il faut que tu aies le courage d’en faire », dit-il.

Lors de ses ateliers, il a notamment travaillé avec The Fact, un jeune rappeur de Forestville. Les deux doivent se retrouver en studio en octobre pour enregistrer une chanson créée ensemble.

Le rap devient ainsi plus qu’un genre musical : il permet à des jeunes de mettre leurs propres mots sur leurs expériences.

Chez NMF, cette transmission passe aussi par la langue. Le groupe rappe en français, en anglais et en innu-aimun.

« C’est unique à nous. Je crois qu’on doit vraiment la mettre de l’avant pour la promouvoir, parce que la langue est en train de se perdre », affirme Tommy-Lee Rock membre du groupe.

La musique devient alors un moyen de faire entendre une langue et une réalité qui occupe moins d’espace dans l’industrie musicale québécoise.

La pochette du premier album de NMF We Still Here. Photo Léo Langlois

Cette volonté de réunir plusieurs influences et plusieurs langues se retrouve dans We Still Here, le plus récent projet de NMF. Le groupe a pris en charge une grande partie de sa production, de la création des beats jusqu’au mixage.

Créer malgré l’éloignement

Raconter sa réalité ne vient toutefois pas sans défis. Sur la Côte-Nord, l’éloignement peut compliquer l’accès aux studios, aux collaborations et aux scènes.

Piket doit notamment se rendre à Québec pour enregistrer. Aux Escoumins, les occasions de produire demeurent limitées.

« Dans mon village même, c’est plus dur de faire des évènements, mais, quand je vais ailleurs, par exemple, il y a une bonne réponse », raconte-t-il.

NMF a pour sa part longtemps créé avec les moyens disponibles.

« Pendant un bon bout, on a fait du studio dans mon garage », raconte Jason Régis.

Même durant l’hiver, les membres continuaient leurs sessions.

« On arrivait là, il y avait deux chaufferettes branchées dans le mur, on était habillés avec nos manteaux d’hiver. »

Le groupe travaille maintenant à aménager un véritable studio.

Pour Malcolm Riverin, il faudrait aussi créer davantage d’espaces permettant aux artistes de se rencontrer et de travailler ensemble.

« J’aimerais ça qu’il y ait un studio, une scène fait pour les artistes. On se donne une semaine par groupe, ou une résidence d’un mois. On écrit, on n’échange des idées, puis on crée. »

Ces rencontres pourraient également favoriser les collaborations entre des artistes qui travaillent actuellement chacun de leur côté.

« Ce que je trouve le fun quand tu fais des collaborations avec d’autres artistes, c’est qu’on dirait que l’oeuvre se matérialise plus rapidement », souligne-t-il.

Une scène qui cherche encore ses espaces

Malgré ces contraintes, les artistes rencontrés ne parlent pas d’une absence de scène, mais plutôt d’un milieu qui cherche encore ses espaces.

Piket décrit la scène rap nord-côtière comme « assez underground ». Plusieurs jeunes écrivent et enregistrent sans nécessairement chercher à en faire une carrière. Pour lui, le développement de la relève passe notamment par les ateliers et les occasions de monter sur scène.

NMF commence pour sa part à rejoindre un public à l’extérieur de la région. Le groupe s’est notamment produit à Montréal, au MTELUS et à la Place des Festivals, tandis que ses vidéos sur les réseaux sociaux lui permettent de rejoindre de nouveaux auditeurs.

Ces expériences montrent aussi que les artistes nord-côtiers ne sont pas nécessairement condamnés à rester dans leur région pour faire connaître leur musique. Le défi consiste plutôt à créer suffisamment d’occasions pour qu’ils puissent développer leur art avant de sortir du territoire.

Malgré leurs différences, les artistes rencontrés partagent aussi certaines références musicales. Tous ont cité le rap de la côte Est américaine, particulièrement celui des années 1990, parmi leurs influences.

Cette influence se fait entendre dans leur musique, notamment dans l’importance accordée à l’écriture et aux productions inspirées du rap East Coast. Elle donne aussi une certaine cohérence au son de plusieurs artistes nord-côtiers, même si chacun conserve son propre univers.

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