Par Charlotte, votre humble narratrice (im)pertinente préférée
Mes très chers lecteurs,
Permettez-moi de vous poser une question. Quand avez-vous été impressionnés par une baleine pour la dernière fois ?
Je veux dire réellement impressionnés. Pas un petit sourire en coin accompagné d’un « Ah, regarde, un rorqual » lancé entre deux gorgées de bière. Pas un regard distrait depuis la promenade du bord de mer avant de retourner consulter votre téléphone.
Non. Je parle de ce moment où l’on réalise soudainement qu’un animal de plusieurs dizaines de tonnes vient tout juste d’émerger devant nous. Parce qu’il faut bien l’admettre : sur la Côte-Nord, nous avons développé une étrange relation avec les baleines.
Nous les avons tellement souvent sous les yeux que nous avons fini par les considérer comme faisant partie du décor. Comme les épinettes. Comme le fleuve. Comme les couchers de soleil. Et pourtant, mes chers lecteurs, ce qui nous paraît normal est absolument extraordinaire.
Dans la majorité des endroits sur la planète, observer une baleine relève presque de l’expédition : il faut réserver une excursion, monter à bord d’un bateau, naviguer pendant plusieurs heures, croiser les doigts. Espérer. Payer. Puis espérer encore. Tout ça en ayant sûrement déjà pris l’avion avant et sans garanti de n’apercevoir qu’un petit bout de nageoire.
Ici ? Il suffit de marcher jusqu’au quai. Voilà toute la différence.
Je l’ai compris le jour où j’ai aperçu mes premières baleines au quai de Baie-Comeau. J’étais arrivée sur la Côte-Nord depuis peu. Comme toute bonne immigrante française fraîchement débarquée, j’étais encore dans cette phase où absolument tout me semblait exotique.
Les grands espaces. Les orignaux. Les tempêtes. Les expressions québécoises dont je ne comprenais parfois qu’un mot sur trois. Puis quelqu’un m’a dit : « Viens au quai, il y a des baleines. » Avec ce même ton que l’on utiliserait ailleurs pour annoncer la présence de quelques canards dans un étang.
Et j’y suis allée.
Et là, devant moi, dans le Saint-Laurent, une immense silhouette sombre a émergé de l’eau avant de replonger lentement.
J’étais fascinée.
Les gens autour de moi semblaient beaucoup plus détendus. Comme si tout cela était parfaitement normal. Ce qui, ici, est effectivement le cas. Et c’est précisément ce qui rend la Côte-Nord unique. Car du début à la fin de la Route des Baleines, les occasions d’observer les géants du fleuve depuis la terre ferme sont innombrables.
Entre Tadoussac et Les Escoumins, le célèbre chenal Laurentien rapproche les eaux profondes du rivage. Les mammifères marins viennent s’y nourrir si près de la côte que certains sites sont aujourd’hui considérés parmi les meilleurs endroits au monde pour l’observation terrestre des baleines.
Rien de moins.
Le Cap de Bon-Désir, aux Bergeronnes, figure parmi ces lieux presque magiques. Assis sur les rochers, on observe parfois des rorquals passer à une distance qui semble irréelle.
À Tadoussac, la Pointe de l’Islet permet d’admirer les bélugas à la rencontre du fjord et du fleuve. Une promenade facile, accessible à tous, qui offre régulièrement des spectacles dont bien des destinations touristiques rêveraient.
Le quai des Pilotes, aux Escoumins, attire lui aussi son lot de visiteurs armés de jumelles et de patience. Et pour ceux qui aiment prendre de la hauteur, les dunes de Tadoussac offrent une vue panoramique exceptionnelle sur les eaux où souffles et dos noirs apparaissent parfois à l’horizon.
Mais la beauté de la chose, c’est que les baleines ne se limitent pas à ce secteur. À Godbout, elles peuvent surgir à proximité de la plage.
À Baie-Comeau, elles fréquentent régulièrement les environs du quai, souvent sous le regard bienveillant de notre célèbre loup marin résident qui, fidèle à ses habitudes, profite volontiers des largesses des pêcheurs.
À Pointe-des-Monts, le phare historique offre une vue spectaculaire sur le fleuve, tandis que les environs du Vieux-Phare sont réputés pour l’observation des mammifères marins.
Plus à l’est encore, les environs de Sept-Îles et de l’archipel de Mingan accueillent certaines des espèces les plus impressionnantes du Saint-Laurent, dont le rorqual commun, la baleine à bosse et même la mythique baleine bleue. La plus grande créature ayant jamais vécu sur Terre.
Et oui, rien que ça. Et elle nage dans nos eaux. Je crois que nous oublions parfois l’immense privilège que cela représente. Parce que lorsque des visiteurs parcourent des milliers de kilomètres pour vivre cette expérience, nous avons parfois tendance à passer devant sans même ralentir.
Pourtant, peu de régions au Québec, et même au Canada, peuvent se vanter d’offrir un accès aussi facile à un tel spectacle. Ici, les baleines ne sont pas une attraction occasionnelle. Elles font partie du paysage. De notre quotidien. De notre identité.
Alors cet été, si vous passez près d’un quai, d’un belvédère ou d’un cap rocheux, prenez quelques minutes. Laissez votre téléphone dans votre poche. Regardez le fleuve. Attendez. Peut-être qu’un souffle apparaîtra à l’horizon. Peut-être qu’une immense nageoire fendillera la surface.
Et peut-être, l’espace d’un instant, retrouverez-vous l’émerveillement que les Nord-Côtiers ont la chance de côtoyer chaque jour.
Bien à vous,
Charlotte, votre observatrice officielle des merveilles du Saint-Laurent et admiratrice assumée de tout ce qui pèse plusieurs dizaines de tonnes et décide malgré tout de faire une apparition devant un quai.
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