Dix. Le nombre de femmes tuées au Québec depuis le 1er janvier 2026 parce qu’elles sont des femmes. Quinze. Le nombre record de féminicides recensés au Québec en 2021. Soixante-quatorze pour cent. Le pourcentage estimé de femmes vivant de la violence conjugale qui ne dénoncent pas. Premier. Le rang qu’occupe toujours la Côte-Nord au Québec pour les signalements de violence conjugale.
Et pourtant, certains continuent de demander : « À quoi ça sert vos roches » ?
Je ne les compte plus, ces commentaires sous les publications parlant des gestes symboliques posés chaque lundi après un féminicide devant le bureau du député de René-Lévesque, Yves Montigny. Des femmes de la région y déposent des pierres peintes en noir. Sur chacune d’elles : un nom. Un âge. Une vie.
Chaque fois, quelqu’un demande pourquoi. OK. Parlons-en. Je ne vous en veux pas de ne pas comprendre.
Je ne vous en veux pas de lever les yeux au ciel. Ni de croire qu’il s’agit d’un geste inutile. En toute transparence, je vais même aller plus loin, j’ai lu récemment un commentaire d’un homme comparant les féminicides aux accidents de la route. « Imprévisible », disait-il. « On ne peut rien faire pour ça », mentionnait un second.
Pardon ?
Une femme poussée d’un balcon. Une femme abattue par son conjoint. Une femme étranglée, poignardée, battue.
Imprévisible ?
Ce que les organismes répètent depuis des années, pourtant, c’est exactement l’inverse. La violence conjugale laisse presque toujours des traces. Des signes. Des escalades. Des silences trop lourds.
Sur la Côte-Nord, des intervenantes passent leurs journées à écouter ces signes-là. À héberger des femmes qui fuient. À protéger des enfants qui ont vu trop tôt ce que personne ne devrait voir.
Et pourtant, elles trouvent encore le temps de sortir dehors, le lundi après-midi, pour déposer une roche noire.
Pas pour faire du spectacle. Pour que nous regardions enfin la réalité en face.
Parce que pendant qu’on débat sur Facebook de la pertinence d’un geste symbolique, dix femmes ont déjà perdu la vie cette année au Québec.
Certaines venaient d’arriver à l’âge adulte. D’autres avaient déjà vécu plus de six décennies.
Entre les deux, toute une vie qui n’aura plus lieu.
Elles avaient entre 18 et 67 ans. L’âge d’une fille. D’une amie. D’une mère. D’une grand-mère…
Entre les deux, toute une vie.
1- Tadjan’ah Desir, 31 ans, Montréal, tuée le 1er janvier après avoir été poussée d’un balcon par son ex-conjoint.
2- Mary Tukalak Iqiquq, 54 ans, Puvirnituq, tuée le 5 janvier dans un contexte conjugal.
3- Susana Rocha Cruz, 44 ans, Québec, disparue début janvier et retrouvée morte quelques jours plus tard.
4- Véronic Champagne, 40 ans, Rougemont, tuée le 18 janvier dans son logement.
5- Marie-Kate Ottawa, 39 ans, Manawan, tuée le 25 janvier lors d’un homicide conjugal suivi d’un suicide.
6- Sonia Maricela Gonzalez Vasquez, 54 ans, Brossard, tuée le 2 février dans un contexte conjugal.
7- Danielle Lascelles, 67 ans, Saint-Jérôme, tuée à la fin février.
8- Julie Pontbriand, 35 ans, Drummondville, tuée en mars.
9- Katerine Alejandra Mejia Salinas, 18 ans, Montréal, tuée le 31 mars.
10- Hiba Elrhazi, 25 ans, Montréal, tuée par balle le 15 avril.
Derrière ces noms et ces chiffres, ce ne sont pas des statistiques. Ce sont des vies. Dix femmes. Dix vies. Dix familles en deuil.
Et derrière chacune d’elles, une histoire qui, très souvent, avait commencé bien avant le crime. Du boudage au féminicide, il y a tous les comportements entre les deux que nous remarquons, mais gardons encore dans le silence. « Ce n’est pas de mes affaires », disait-on à une époque.
Au contraire. Aujourd’hui, levons-nous pour dire haut et fort que ce sont exactement de nos affaires.
Collectivement. Familialement. Amicalement. Humainement.
Les roches déposées devant le bureau du député ne servent pas à changer le passé. Elles servent à empêcher que le silence devienne la norme.
Et peut-être qu’un jour, si nous sommes assez nombreux à regarder ces pierres en face, elles deviendront inutiles. C’est tout ce que ces femmes espèrent.
À découvrir
Des contenus marketing présentés par et pour nos annonceurs.
Bonjour, “Mal nommer les choses, c*est d*ajouter à la misère du monde.” (Albert Camus) Le problème est qu*on ne dit pas les choses comme elles sont. Omerta au lieu de la prévention. On peut aider à diminuer les féminicides en voyant la réalité de ces crimes terribles. Qui aura le courage de dénoncer?