Plusieurs artistes de chez nous contribuent à l’économie régionale avec leurs œuvres et leurs pratiques artistiques. Le Journal s’est intéressé à nos artistes nord-côtiers, comment font-ils pour vivre de leur art ? Est-ce possible en région éloignée comme la Côte-Nord d’être un artiste en arts visuels à temps plein et d’en vivre ?
Pour l’artiste professionnel, Hugo Bergeron, la réponse est non.
« Vivre de son art est bien relatif, même dans de bonnes années, un salaire pour un artiste équivaut bien en deçà du salaire moyen », dit M. Bergeron établit à Baie-Johan-Beetz.
Selon l’Institut de la statistique du Québec, le revenu d’emploi médian des artistes en 2020 était de 26 631 $ par rapport à 41 600 $ dans la population active. Ce qui veut dire qu’en moyenne, les artistes gagnent près de 40 % moins que les autres travailleurs. Il faut aussi comprendre que ces revenus incluent toutes les sources de travail. Que ce soient leurs revenus en lien avec leur art (cachet, vente d’œuvre, etc.) ou de leur emploi dit « alimentaire ».
Selon la directrice de l’organisme Culture Côte-Nord, Marie-France Brunelle, « les artistes nord-côtiers qui n’ont pas d’emploi alimentaire se comptent sur les doigts d’une main ».
Hugo Bergeron abonde dans le même sens.
« Les artistes, pour la plupart, occupent un travail alimentaire en parallèle à leur pratique artistique [ils] jouent à la loterie des subventions ou concourent pour l’art public », dit-il.

Les subventions sont une source importante de revenus pour les artistes. Ils peuvent soumettre leurs projets et candidatures pour des bourses de création du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), ou encore, au Concours national d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement, la fameuse politique du 1 %.
« C’est un bâtiment public qui est construit ou qui est rénové, comme une école, un CPE, un hôpital… il y a 1 % des coûts qui sont dédiés à l’installation d’une œuvre d’art permanente », explique l’artiste baie-comoise, Catherine Arseneault.
Selon Mme Arseneault, les projets d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement peuvent être très aidant monétairement parlant.
« Ça peut être des montants intéressants, ça peut aller de 20 000 à 400 000 $ pour un projet », souligne l’artiste.
Pour Catherine Arseneault, ces sources de revenus sont essentielles. Malgré qu’elle obtienne des bourses et qu’elle fasse des projets d’intégration des arts à l’architecture, elle doit avoir un autre emploi à temps partiel.
Depuis quelques années, elle travaille comme coordonnatrice artistique chez Panache Art actuel, le seul centre d’artistes autogéré de la Côte-Nord. Un emploi qu’elle considère davantage en lien avec sa pratique.
« J’ai déjà été seulement pour mes projets d’artistes, mais j’acceptais beaucoup de contrats qui bifurquaient, autour du graphisme, prise de photo. Ce n’était pas exactement dans ma pratique », dit Catherine Arseneault.
Expositions et salaires
Un artiste en arts visuels qui expose reçoit un cachet. Le montant peut varier, mais il existe un barème minimum établi par le Regroupement des artistes en arts visuels du Québec (RAAV), l’équivalent de l’Union des artistes du Québec (UDA), mais pour les artistes en arts visuels. Le barème minimum est de 2 574 $ pour l’année 2027, et ce pour une exposition solo. Il est facile de faire le calcul. On se rend compte rapidement qu’il est peu probable de pouvoir se dégager un salaire viable uniquement avec des expositions.
« Ça prend une bourse du CALQ pour aller en production, pour venir fonder tout ça. Parce que sinon, c’est plus symbolique qu’autre chose », dit Catherine Arseneault.

L’artiste Richard Ferron ne vit pas de son art. Il travaille à la salle d’exposition de la Ville de Baie-Comeau. Pour lui, obtenir des bourses ou des contrats, ce n’est pas à proprement dit vivre de son art.
« C’est ce qui nous permet de vivre, point. Ça nous permet de vivre, de payer nos factures », dit Richard Ferron. « Un artiste qui fait de la production, de la sculpture, de la peinture, de la photographie et qui vend ses œuvres, c’est ce que j’entends par vivre de son art », ajoute-t-il.
Selon lui, lorsqu’un artiste reçoit une bourse ou qu’il obtient un contrat, on ne peut pas dire qu’il vit de son art, car l’œuvre n’est pas encore produite.
« L’œuvre est à réaliser. Donc, ce n’est pas quelqu’un qui t’achète une œuvre, elle n’est pas faite. C’est pour moi, une job », dit M. Ferron.
Les défis d’une région industrielle
Est-ce que nos artistes nord-côtiers ont plus de difficulté à vivre de leur art que les artistes établis en milieu plus urbain? La Côte-Nord étant une région industrielle, la culture et les arts ont plus de difficulté à se tailler une place de choix, selon des intervenants du milieu.
« La Côte-Nord (…) il faut être réaliste, c’est une forme de désert culturel, où l’offre est définitivement moins abondante, les arts visuels sont quasi absents », dit l’artiste Hugo Bergeron.
Selon lui, Panache art actuel fait de nombreux efforts pour couvrir le territoire et présenter des expositions.
« C’est un immense territoire qui est à couvrir avec peu de densité démographique, donc c’est inévitable que, bon, la culture en ressente le contrecoup. C’est certain que la présence et la diffusion sont des enjeux cruciaux », dit-il.
Catherine Arseneault croit qu’être artiste en région n’est pas nécessairement plus difficile, mais c’est différent. Selon elle, le fait qu’il y a moins d’artistes donne plus d’opportunités.
« Par exemple, pour les bourses du Conseil des arts et lettres du Québec, on est moins nombreux. Donc, on est moins nombreux à faire des demandes pour la même enveloppe », fait-elle valoir.

Contribution à l’économie régionale
La contribution de l’art à l’économie régionale et provinciale est difficilement chiffrable, mais comme le dit l’artiste Catherine Arseneault « elles sont immenses ».
« On parle de déplacements, des subventions, oui, mais ça crée de l’emploi. Moi, je fais travailler des entreprises d’ici et d’ailleurs. Je fais découvrir la Côte-Nord. J’améliore le tourisme », dit-elle.
Richard Ferron va dans la même direction. Il croit fermement que l’art et la culture ont des retombées positives pour la Côte-Nord. Particulièrement pour le tourisme culturel. Il prend l’exemple du serpent de pierres qui sera installé au parc de Pionniers.
« C’est un projet collectif, c’est un projet social et c’est un projet culturel. Les gens ont fait des dessins sur des pierres. (…) tous les gens du Québec qui ont participé vont vouloir venir voir le résultat (…) ce qui va obligatoirement apporter des touristes à la ville de Baie-Comeau », dit M. Ferron.
« Pour moi, le tourisme culturel existe. Lorsqu’une région est capable de développer sa couleur propre et des projets culturels propres, ça attire le tourisme culturel », ajoute-t-il.
Hugo Bergeron et sa conjointe ont choisi, il y a quelques années, de quitter Montréal pour venir s’établir définitivement à Baie-Johan-Beetz. Le couple a été charmé par la région après quelques voyages touristiques. Ils ont choisi la Minganie comme lieu d’inspiration, de création et de diffusion de leur pratique artistique.
« Pour l’économie d’un village de 85 habitants comme Baie-Johan-Beetz, chaque nouvelle personne qui s’établit dans une région à la démographie décroissante a un impact positif non seulement pour l’économie, mais aussi socialement, culturellement », dit-il.
Catherine Arseneault, Richard Ferron et Hugo Bergeron s’entendent pour dire qu’il faut voir la contribution de l’art à l’économie, au-delà de la rentabilité monétaire.
« C’est le message qu’il est possible d’être inspirer par cette région et y vivre, s’y investir. Nous sommes désormais une présence, une posture sur ce territoire à véhiculer la possibilité de faire de l’art en région éloignée et de proposer un angle différent à la communauté, à la région, puis aux touristes », dit Hugo Bergeron.
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