Chronique de Réjean Porlier ǀ Le legs
François Legault, en entrevue avec Le Journal Le Nord-Côtier, le 30 janvier 2025. Photo Lucas Sanniti
Je regardais passer le fil de presse et les différentes réactions suite à la démission du premier ministre François Legault et je n’ai pas moins l’impression qu’on s’est fait passer un gros sapin. Cet homme qui pour être élu en 2018 disait mettre les régions au cœur de ses préoccupations a lamentablement échoué. Enjeu numéro un pour la Côte-Nord en 2018… DÉMOGRAPHIE… enjeu numéro un en 2026… DÉMOGRAPHIE !!! La Côte-Nord n’a fait que poursuivre sa chute démographique, affaiblissant du même coup son poids politique et sa capacité à influencer le cours des choses.
J’ai principalement en tête deux moments dont je garde un goût amer et qui ont mis un fleuve entre la parole et les actes : suite à l’élection de la CAQ en 2018, le nouveau ministre de la région, M. Jonatan Julien, m’invitait à une rencontre et me posait la question suivante : Réjean, qu’est-ce que ça prend pour aider Sept-Îles et la région ? Enfin, un ministre me posait la question.
Il n’en fallait pas plus pour que j’expose les éléments de ce qui pourrait devenir une stratégie pour renverser la tendance démographique des dernières années : élargissement de l’offre universitaire pour garder chez nous nos jeunes et leurs parents par la bande, désenclavement de la région pour devenir le centre de quelque chose et plus uniquement l’extrémité d’une route inachevée, accès au logement abordable pour tous, transport aérien accessible et abordable, etc.
Je déposais sur une feuille 8 ½ X 11, ces éléments clés en insistant sur le fait que la Côte-Nord devait cesser d’être uniquement le garde-manger de la province, si elle ne jouissait pas en contrepartie de ses principaux outils de développement.
J’étais sorti de cette rencontre enthousiaste et confiant d’avoir enfin cette écoute et un allié pour lancer le grand chantier du renversement de la tendance démographique, persuadé que s’installerait un suivi rigoureux et minimalement, des objectifs à rencontrer. Le ministre me demandait de mettre de la pression pour l’aider à positionner les dossiers. On me demandera plus tard de lever le pied sans que pour autant il n’y ait eu un quelconque suivi.
Naïf direz-vous ! Je voulais tellement y croire.
Que dire de cette autre rencontre où, cette fois, M. Legault, flanqué de son super ministre M. Fitzgibbon nous entretenait de ses grandes ambitions économiques pour le Québec et la région. À la fin de son exposé, je me permis de lui rappeler l’importance de ne pas oublier les besoins exprimés par les communautés d’accueil et l’importance pour celles-ci d’être en mesure d’accompagner tout ce développement projeté.
Je terminai en insistant sur l’urgent besoin de mise à niveau de nos infrastructures de loisirs et introduit le projet de centre multisport.
Jonatan Julien qui était assis entre moi et le PM me glissa à l’oreille « Réjean, tu m’enverras ton dossier ! » De lui répondre « tu l’as déjà Jonatan ! ». Le PM regarda Jonatan et lança « Si ça prend un décret… » Une rencontre dont je suis sorti encore une fois enthousiaste. Après tout, c’était le PM qui venait officieusement d’assurer un accompagnement au projet.
Quelques mois plus tard, le programme destiné aux infrastructures sportives a couronné ses lauréats et Sept-Îles avait complètement été évacuée. Un fonctionnaire du ministère glissera maladroitement dans une conversation « vous n’êtes même pas 100 000 habitants sur la Côte-Nord, vous ne vous attendiez tout de même pas à avoir le maximum (20 millions $) ».
De là à ne rien recevoir…
Personnellement, voici ce que je retiendrai du passage de ce Premier Ministre, qui semble-t-il avait suscité beaucoup d’attente : il aura beaucoup misé sur la question identitaire, sans doute pour mieux faire accepter son désengagement vis-à-vis l’indépendance du Québec. C’est d’ailleurs là et sur la question de la laïcité que je lui accorde sa meilleure note.
Sortir la religion de l’espace public pour éviter d’afficher la différence et exacerber les tensions est non seulement une bonne idée, c’est essentiel pour le mieux vivre ensemble. Particulièrement lorsqu’on se sert de la religion pour exclure, condamner, dénigrer ou diminuer des membres d’une communauté. Il faut savoir résister à ces tentatives qu’on certains illuminés de s’approprier le pouvoir par l’église. Le fanatisme n’est jamais bien loin et généralement les grandes perdantes sont les femmes.
Là où M. Legault ne m’a pas dupé, c’est sur ces réelles motivations en matière économique. Si par la laïcité, il a contribué à diminuer les fossés entre les gens, son obsession pour la privatisation et particulièrement dans le domaine de la santé, a accentué le fossé entre les classes.
Les soins de santé à deux vitesses ne sont plus une illusion, ils sont de plus en plus une réalité, le privé ayant pris une place prépondérante. Si au moins, la qualité des services et l’accessibilité à ceux-ci s’en étaient trouvées améliorées, la pilule serait plus facile à avaler, mais c’est tout le contraire.
M. Legault aura été le champion des gros chiffres « tout cet argent additionnel injecté dans nos services publics… pas un autre gouvernement n’a fait davantage par le passé ». Et c’est exactement ce qui représente la hauteur de son échec. Il a réussi à faire moins avec plus, alors qu’il promettait tant. François Legault a bénéficié d’une conjoncture qui favorisait l’émergence de la CAQ.
Il a usé habilement d’un discours nationaliste à une période où le PQ galvaudait la souveraineté au gré des humeurs de l’électorat, à en perdre sa crédibilité et sa pertinence. Mais qu’est-ce que ce nationalisme aura réellement rapporté aux Québécois, sinon de ne pas exposer nos querelles constitutionnelles ?
Vous m’excuserez de jouer les trouble-fêtes et de ne pas embarquer poings liés dans la rhétorique du « le roi est mort… vive le roi ! »
Je suis sans doute resté accroché à mon haut-le-cœur ; cette indignation que le dossier de la SAAQ aurait dû générer chez la plupart d’entre nous. Tout cet aveuglement volontaire alors qu’on dérobait le bien public, ces nominations partisanes, la non-imputabilité… bref, tout ce qu’on parlait de changer.
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