Chronique

Ce que nous sommes

Par Emelie Bernier 7:00 AM - 30 décembre 2025 Initiative de journalisme local
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Les secteurs de l'agriculture, de la restauration, de l'industrie, de l'hôtellerie pâtiront de notre piètre performance en matière d'immigration.  Photo Shutterstock

Québécois, nous sommes Québécois, oui, mais encore ? L’histoire nous a baptisés Bas-Canadien, nous situant d’emblée bien en deçà du premier barreau de l’échelle. Canadien-Français ? Guère mieux. Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Une patrie entre deux chaises, écartillée entre deux continents…

On nous a traités de tous les noms : frogs, bastards, pea soup… Mangeux de soupe aux pois ? « Un surnom injurieux employé par les anglophones pour dénigrer les Canadiennes françaises et les Canadiens français, considérés comme des êtres inférieurs sur les plans social, économique, politique, culturel et intellectuel », explique-t-on dans le Dictionnaire historique du français québécois.

Quelque part dans l’histoire, pea soup a rencontré pissou (pragmatique : qui pisse au lit !) et l’un a déteint sur l’autre pour devenir une insulte fourre-tout : lâche, paresseux, pauvre, un peu nono sur les bords, chochotte, semi-propre… 

On est ben des affaires, nous, Québécois, mais on n’est rien de tout ça.

Les gens de mon pays ont la couenne dure. Ils ne sont pas frileux. Les « néo » comme les « de souche ».

Ils dansent avec l’hiver, une danse qui a des airs de cotillon, de quadrille, de danse de Saint-Guy parfois. Une danse qui réchauffe quand le mercure plonge. Pratique quand l’hiver arrive début novembre comme cette année…

Ils savent que la laine, la fourrure, les plumes sont leurs meilleurs alliés pour vaincre le froid, même si certains préfèrent la barrière synthétique. Question de goût, de coût ou d’allergie. 

Les Québécois ont la tête aussi dure que la couenne. Quand ils ont une idée là-haut, ils ne l’ont pas dans les pieds. 

On est un peuple de « bûcheux », “d’entrepreneux », de « patenteux ». Pas de miséreux. 

Il arrive, bien sûr, que la misère nous fasse la jambette. Parlez-en à ceux qui dorment dans des tentes par -40 et qui se chauffent avec les moyens du bord, avec les conséquences parfois funestes qui feront un passage furtif dans les nouvelles.

Ces camps de « fortune » (ironie de la langue) font peine à voir, mais bien plus désolante encore est notre aversion collective pour le dénuement d’autrui. On n’est pas des pissous, mais on a la compassion à géométrie variable. 

Non, malgré nos cours de catéchèse, de morale et d’univers social (selon les générations), on n’est pas toujours solidaire, les Québécois, et pourtant… On l’a mangé, le pain noir de l’histoire. On a grugé les os jusqu’à la moelle et gratté les fonds de tiroir. On s’est chauffé à la chandelle. À une certaine époque, on gardait même les animaux dans la cave, chauffage central meuglant et nauséabond…

On sait ce que c’est, gagner sa vie à la sueur de son front, me semble.

Mais aujourd’hui, peuple chéri, on a des croûtes à manger pour nourrir notre sens commun. Notre humanité.

Ces temps de festivités sont peut-être propices à l’introspection ?

Est-ce vraiment nous, ce peuple qui a moins de tolérance envers les indigents que d’indignation envers l’indigence ?

Le jeu du calmar migratoire

Pendant que nous mangeons la dinde farcie et les atocas, le seitan bourguignon et le kimchi maison, des milliers de famille ont le motton. Ils croyaient avoir trouvé ici la terre promise, celle où faire maison.

On leur a ouvert la porte avant de la leur fermer au nez, ce qui est bien pire encore que de ne pas l’ouvrir du tout. On a même extirpé les enfants d’immigrants des garderies, jusqu’à ce que quelqu’un, quelque part, s’indigne assez fort de cette aberration.

Une collègue à nous a été mise sur le carreau en attendant ses foutus papiers qui n’arriveront peut-être jamais. Salut Charlotte, on t’aime pis on aimerait ben ça que tu restes. En attendant le retour du gros bon sens (pas celui de Poilièvre, là, le vrai !), il manque une bonne joueuse dans notre petite équipe ! 

Aujourd’hui, des milliers d’êtres humains (oui, oui, de chair et d’os ! Pas des numéros…) qui aspiraient à se dire Québécois sont devant un mur.

Pour espérer gagner à la loterie de la résidence, ils doivent obtenir un bon « pointage ». Les critères frôlent l’absurde. Si vous êtes un ressortissant étranger avec moins de 12 mois d’expérience de travail au Québec, vous valez un gros total de zéro point. 12 mois à 23 mois ? Votre valeur grimpe à 40 points et ainsi de suite. Vous gagnerez 6 points si vous avez vécu en région (hors de la région métropolitaine de Montréal) de 6 à 11 mois et 9 de plus si vous y avez travaillé. Votre niveau d’éducation fera grimper votre cote. Un baccalauréat ? Passez go et empochez 160 points… 

Et là, on n’aborde même pas le sujet du TCF, le test de compréhension du français… Vous êtes de type « gambler » ? Il est pour vous, car vous pourriez voir votre score grimper ou chuter, selon l’humeur des fonctionnaires blasés qui vous feront passer ledit test…

Et attention, ce n’est pas parce que vous avez eu les 160 points de votre bac que vous en remporterez la mise ! Des amis français ont eu de piètres résultats malgré un niveau d’éducation plus que correct. Imaginez un jeune réfugié ukrainien… ou une grand-maman syrienne. Ou tous ces « anges gardiens » venus de loin pour nous sauver les fesses pendant la pandémie et qui sont encore siiiii utiles aujourd’hui !

Oulala… On va tellement être dans la merde quand ceux qui tiennent nos systèmes à bout de bras vont se faire montrer la sortie… 

Est-ce qu’on est en train de virer dingo, ici ? 

Pas assez de points ? Pas de seconde chance. Rembarque tes clics pis tes claques, pis retourne chez vous.  

Et on se fiche pas mal de ce qui t’attend chez vous… 

Ce Jeu du calmar froid, calculateur, cruel, c’est nous ça ?

Il est où, ce «croche», qui nous a fait virer à droite toute ?

Pendant que les médecins s’obstinent pour une couple de 100 000 de plus sur leur chèque de paye (combat que je ne juge pas… on a plus besoin d’eux qu’eux de nous), que les politiciens se votent des augmentations à huis clos, que pleuvent les primes sur ceux qui gagnent déjà trop, que les milliards pleuvent dans la militarisation du pays, la base, elle, mange ses bas avec du ketchup acheté au magasin à une piasse.

Ça aurait l’air qu’en numérologie, 2026 est le début d’un cycle, une année 1. Et si on en profitait pour aller vers l’autre, tendre la main ?

Souhaitons-nous une année en forme de coeur. Une décennie d’empathie. Un centenaire d’ouverture à l’autre. Un pays qui nous ressemble, nous rassemble. 

Bonne année.

Une chose est sûre et rassurante : il n’est pas trop tard pour faire mieux.

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