Voyage voyage

Par Emelie Bernier 4:00 PM - 26 décembre 2025 Initiative de journalisme local
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Voyager au temps de la photographie argentique... Photo Emelie Bernier

L’Inde, le Sénégal, le Pérou, la Bolivie, le Nicaragua, le Guatemala, le Mexique, le Nunavik, la Grèce, la Belgique, la France, l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, la Hollande, la Mauritanie… La litanie des pays où j’ai eu le privilège de poser mes godasses entraîne un carrousel de diapositives aux teintes tantôt vives, tantôt délavées. La saturation du Pantone est directement liée à la position des clichés sur la ligne du temps. Certains sont littéralement floutés… L’usure n’épargne pas les souvenirs.

Dans les carnets de la mémoire du voyageur, il y a les moments de grâce et les petites ou grandes frousses, les prises de risque gommées par la candeur et les rencontres salvatrices, les synchronicités, les adieux en forme de fin du monde qui tordent le cœur, d’intimes tangos avec la déroute…

Comme autant d’injections de dopamine à haute concentration.

Le dépaysement a tous les attributs pour créer l’accoutumance.

Il faut rappeler aux plus jeunes que prendre le large avant l’avènement d’Internet était une aventure cousue de rebondissements. Pas d’AirBnb au bout du doigt ni de billets de bus, de train, d’avion prépayés et bien rangés dans le portefeuille numérique. Pas d’avis sur TripAdvisor pour influencer les choix. Pas de GPS pour guider vos pas. Pas d’AccèsD. Pas de Messenger. L’instinct, les rencontres et parfois une copie racornie du Routard comme seuls guides.

C’était l’époque des chèques de voyage, des lettres ” poste restante ” et des appels téléphoniques trop rares et attendus de pied ferme par la mère qui se rongeait les sangs (et le père qui s’en faisait un petit peu moins).

 L’ère des immenses cartes de papier qu’on dépliait comme un aveu : ” je suis touriste. Et égarée. “

Ouep, tout ça trahit mon âge.

Jusqu’à 27 ans, j’ai ramassé chacune de mes cennes, déniché des programmes et multiplié les demandes de subvention dans l’objectif récurrent de sacrer mon camp. ” D’aller voir ailleurs si j’y étais “, comme le veut la formule usée comme mes semelles après 6 mois en Afrique. Dans ce temps-là, la question de mon empreinte écologique me préoccupait autant que le cours de la bourse de New-York (dont je me fous encore aujourd’hui, remarquez).

Les gaz à effet de serre étaient un concept abscons. J’étais juste trop heureuse à l’idée de sauter dans un avion pour l’Ailleurs à la rencontre de l’Autre.

Avec deux grands A.

Les temps changent.

Réfléchir avant de partir

Que s’est-il passé à 27 ans ? En stage au Pérou avec mon amoureux ingénieur forestier, je suis tombée enceinte de mon premier enfant en pleine fête du Soleil à Cuzco. Je ne l’ai pas appelé Esteban, comme le héros des Cités d’or, mais j’aurais pu.

Avoir des bambinos a changé notre façon de voyager. La tente est devenue notre meilleure alliée de vacances ” petit budget “. On a visité les régions du Québec, avec un fort penchant pour la nôtre, Charlevoix (la plus belle !), mais aussi la Gaspésie, la Mauricie, les Îles… On a bourlingué dans les Maritimes. On était abonné au Lily Bay State Park, un parc régional du Maine autour d’un sublime lac d’eau tiède habité par des achigans apprivoisés et bordé de thuyas géants (c’était bien avant que Donald nous fasse tourner le dos aux États-Unis).

On a fait quelques grands voyages. Aux 5 ans, budget oblige. La République dominicaine (l’envers rural de la carte postale). Le Nicaragua (à 12 ! 3 familles amies, 6 enfants de 2 à 13 ans… Une joyeuse galère !). L’Europe juste avant le hiatus pandémique.

La rencontre comme leitmotiv. Photo Faby Massicotte

Puis le Guatemala en duo avec ma fille juste après, retour à l’enchantement. Récemment la Grèce, avec mon père et sa ” best ” dont c’était le rêve absolu.

Tout ça fut beau et bon. De vivre ensemble dans le grand tout. De partager de grands festins de nourritures terrestres, intellectuelles, spirituelles, même. De faire le plein de matières premières pour construire notre mémoire commune.

J’aimerai toujours voyager. Mais je ne le fais plus avec la même légèreté.

Pourquoi ? Parce que le tourisme mondial est responsable de 8,8 % des émissions de gaz à effet de serre et, in extenso, du réchauffement anthropique mondial. (Source : Sun, YY., Faturay, F., Lenzen, M. et al. Facteurs à l’origine des émissions de carbone liées au tourisme mondial, Nature Communications, 2024).

Désolée de casser le party.  

Voyager moins, mais mieux ?

Après un voyage en Europe, une de mes très proches a décidé de devenir végétarienne pour compenser les émissions de GES liées à ses vols outre-mer.

L’équation est simple : on calcule qu’un vol transatlantique génèrera entre 1,6 et 2,8 tonnes de CO2 tandis qu’adopter une diète végétarienne en retranchera entre 0,8 à 1, 6 de vos émissions annuelles.

(Source : The climate mitigation gap “, Seth Wynes et Kimberly A. Nicholas, 2017)

Un an de tofu pour votre voyage à Cuba ?

Et l’impact sur le climat est loin d’être la seule conséquence fâcheuse de vos élans nomades,  comme l’écrit Rodolphe Christin dans son essai Peut-on voyager encore ?.

” Lorsque le tourisme domine sur un territoire (…), il influence l’aménagement du territoire, l’accès au logement, l’état de la ressource en eau, le niveau des nuisances sonores, l’encombrement des routes et la fréquentation des sentiers, la nidification des oiseaux, le volume et la nature des déchets produits, l’adhésion individuelle au système, et ce, sans exhaustivité. “

Sans doute conscient que l’être humain n’est pas prêt à renoncer à ce puissant psychotonique, il propose d’en modifier la posologie.

” Si le tourisme fait diversion en nous envoyant ailleurs pour nous divertir provisoirement et combler nos carences, c’est ici, à proximité, qu’il faudrait désormais pouvoir se ressourcer “, écrit Christin.

Chanceux que nous sommes : notre proximité est justement exceptionnelle !

Le 31Destination Charlevoix, complété récemment et bientôt dans un point de distribution près de chez vous, le prouve encore une fois. Ceux qui ont assisté au 50e anniversaire de Tourisme Charlevoix en ont eu la confirmation. Notre industrie touristique a du sens. Et elle veut garder le nord en privilégiant la qualité plutôt que la quantité, en protégeant son essence même : l’intégrité de son territoire. 

Regarder dehors et vous le saurez, vous aussi. C’est beau, partout. Imaginez tout ce que vous ne voyez pas…

Après ” maîtres chez nous “, touristes chez nous ?

” Voyager, c’est découvrir la profondeur des territoires. (…) Désormais, l’ailleurs est partout et la vraie vie est ici. “

 -Rodolphe Christin.

*Peut-on voyager encore ? Réflexions pour se rapprocher du monde, a été publié chez Écosociété en 2025

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