«Chez nous, les gens ont peur du système»
«Comment peut-on faire pour développer un filet tressé plus serré, plutôt qu’un filet à grandes mailles qui laisse passer beaucoup de gens?», questionne le directeur général des Services parajudiciaires autochtones du Québec (SPAQ), Pierre Lainé. Archives La Presse Canadienne
Une majorité d’Autochtones ne font confiance ni à l’accessibilité ni à l’équité du système de justice, révèlent des données du ministère de la Justice. «Rien de surprenant», déplore Pierre Lainé, des Services parajudiciaires autochtones du Québec.
«Force est d’admettre que présentement, il y a des choses qui ne fonctionnent pas, établit d’entrée de jeu Pierre Lainé, directeur général des Services parajudiciaires autochtones du Québec (SPAQ). Tout le monde le crie.»
Impliqués dans tous les pans de l’accompagnement des Autochtones en matière de justice, les intervenants des SPAQ sont à même de constater la méfiance qui persiste dans les communautés. De quoi préparer M. Lainé aux données rendues publiques dans le cadre du plus récent Sondage national sur la justice, qui ne sont finalement qu’un reflet du quotidien de son équipe.
Mené par Justice Canada, le coup de sonde dresse un portrait bien sombre du lien de confiance entre les membres des Premiers Peuples et le système de justice pénale (SJP) pour les jeunes du Canada.
Alors que 45 % des répondants allochtones se disent méfiants face à l’équité du SJP pour les jeunes, la proportion monte à 57 % chez les Autochtones.
Même constat pour l’accessibilité des services. Près de 40 % des allochtones ne font pas confiance à l’accessibilité du SJP, alors qu’un Autochtone sur deux partage les mêmes craintes.
Le constat est particulièrement marqué chez les Inuits, chez qui 72 % des répondants déclarent ne pas être confiants face à l’équité du SJP des jeunes.
Un semblant de justice?
«La justice doit être administrée en territoire et c’est ce qu’on essaie de faire, mais il y a un manque de ressources, de locaux, note le directeur. Il y a une apparence de justice présentement.»
«En milieu éloigné, nos gens ont de la difficulté à trouver des avocats.»
Des réalités qui, sans doute, se transposent dans la perception qu’ont les Autochtones du système de justice, croit-il.
«Je ne peux pas penser que la clientèle puisse se sentir bienvenue dans tout ça.»
Sa collègue, Tanya Cleary, est conseillère en développement stratégique et opérationnel aux SPAQ. Son travail consiste, entre autres, à accompagner les femmes autochtones qui se représentent seules devant la justice.
Elle constate au quotidien les répercussions du manque de confiance qui subsiste chez ces clientes. La situation d’une d’entre elles lui vient spontanément en tête, lors de la visite du Soleil.
«Elle n’a pas confiance dans le système blanc. Elle ne veut que parler à des ressources autochtones, mais on n’en a pas», indique-t-elle.
«Je dois lui expliquer que c’est normal que le système lui paraisse froid. C’est comme ça que ça fonctionne.»
Pour l’intervenante, l’incapacité du système à se montrer accueillant envers les membres des Premiers Peuples crée «beaucoup de désengagement» et nuit au bon déroulement de la justice.
«Chez nous les gens ont peur du système», souffle le directeur général.
«L’aboutissement d’une longue route»
Pour Pierre Lainé, rencontré dans son bureau de Wendake, la méfiance des Autochtones envers le système de justice pourrait être symptomatique d’une série de lacunes.
«Ce manque de confiance existe et a été développé avec tout le processus de colonisation», établit-il.
Il rappelle aussi que, pour plusieurs jeunes des communautés, le «premier contact avec la machine» gouvernementale se fait en temps de crise, alors que l’établissement d’un lien de confiance pérenne est difficile.
«La justice, c’est l’aboutissement d’une longue route.»
Il critique le «désengagement» des gouvernements, dans lequel s’enracine la méfiance, juge-t-il.
«Il n’y a plus de relations de proximité [en amont]. Je suis là comme un pompier, quand le feu est pris. […] Il n’y a pas de relation de confiance qui se développe.»
Le directeur craint d’autant plus que la situation soit amenée à s’envenimer. Aux premières loges des récentes «problématiques financières gouvernementales», les organismes communautaires comme SPAQ se doivent d’être «imaginatifs».
«Il ne faut pas abandonner ces gens-là. On est souvent la dernière main à tenir quelqu’un avant qu’il tombe complètement, image-t-il. Ce qui s’en vient nous fait extrêmement peur»
Repenser la mécanique
Certaines mesures, devenues plus communes au cours des dernières années, donnent tout de même espoir à M. Lainé.
Les rapports Gladue sont maintenant monnaie courante dans les salles de cour et l’accompagnement culturellement sécurisant se déploie sous de nombreuses formes, félicite-t-il.
Mais devant le clivage qui continue de se creuser entre certaines communautés autochtones et le système judiciaire, Pierre Lainé croit que le temps est venu de «repenser la justice dans sa globalité».
«La mécanique doit être repensée au complet», avance-t-il.
«Comment peut-on faire pour développer un filet tressé plus serré, plutôt qu’un filet à grandes mailles qui laisse passer beaucoup de gens?»
Le directeur des SPAQ reste toutefois réaliste. «Ce n’est pas demain la veille qu’on va avoir ces grandes réflexions sociales. Ce n’est pas avec la justice qu’on gagne des élections, sauf peut-être avec le durcissement…»
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